JE NE SAIS PLUS QUOI FAIRE
Depuis que j’ai perdu E., ma vie n’a plus vraiment de sens, même si je voudrais que ça ne m’atteigne pas. Ou que je voudrais le tuer. Je me suis toujours endormie et réveillée avec la certitude que je ne faisais qu’être dans l’attente de le retrouver ; que j’aille le voir, ou qu’il se tienne devant ma porte. Tout ça me semblait plausible. Tout me glissait dessus parce qu’il était ce qui me rattachait à un semblant d’enthousiasme, ou du moins, j’avais moins peur de m’endormir, et j’avais cet objectif toujours en tête. Comme ma vie parallèle. Je n’ai pas vraiment réagi quand les choses sont devenues définitivement impossibles, et que je me suis rerouvée seule, étonnamment seule alors que je l’avais toujours été à part ces deux week-ends, dont un avorté. J’aurais dû pleurer ou même ne pas pouvoir pleurer, ou trembler, ou me tenir contre un mur, marcher le long de la pièce pendant une minute ou deux, sonnée, et puis me précipiter dehors, avoir le vertige, prendre le métro, fermer les yeux jusque chez Anthony, allumer des dizaines de cigarettes en regardant l’heure sur mon portable, parler d’une voix hachée, essayer de me rassurer tandis qu’Anthony m’aurait maintenue en vie en me disant toutes sortes de choses, et je me serais endormie en position foetale dans un coin de son grand lit après m’être assommée avec un film qui n’avait rien à voir avec mon histoire, mais qui m’aurait rappelé des moments et rendue exrêmement malheureuse, et après avoir empêché Antho d’écouter Adele ou les Morning Benders parce que leurs chansons sont tristes et mélancoliques, et une affreuse douleur diffuse dans la poitrine m’aurait réveillée au petit matin, j’aurais erré, terrifiée, seule, malade, grise, ne comprenant plus personne. En arrêtant de parler et de me nourrir. Ce sont les choses que je fais habituellement et là, je suis juste retournée à mon bureau, bosser pour Arnaud ou pour peu importe qui, sur Illustrator, imprimer, assembler, photographier, scanner, mettre en page. Ce soir, j’y pense pour la première fois, en me rappelant ces nuits où j’ai voulu si fort qu’il soit avec moi, où j’ai voulu qu’il me dise bonne nuit et qu’il s’endorme contre moi. Est-ce que je l’aime toujours ? Je ne sais pas si la haine et le dégoût m’en empêchent. Je ne sais pas dans quelle mesure je peux l’aimer quand je sais que si un jour je le revois, je voudrai le frapper au visage, et lui demander de dégager. Les âmes stupides disent que tout ça a un rapport avec l’amour, mais je ne pense pas ; ça en aurait eu au début, ça n’a plus rien à voir à la fin. Il y a simplement une sorte de fatalité à se dire qu’on ne se racontera plus les choses idiotes dont on aimait parler pendant des heures, parce que ça ne l’intéresse plus ; parce que je ne l’intéresse plus. Je ne sais pas pourquoi je me suis obstinée à perdre mon temps, quand je le relis j’ai le souffle coupé, par les mots que j’ai relus tellement de fois que je les connais par coeur : « Il n’y a rien à surmonter/ on se fait du mal pour rien ». C’est ce RIEN. Ces quatre années de rien.
Je sais qu’il me suffirait de me retourner et de faire plus attention à ceux qui m’entourent déjà, que ça serait équilibré et raisonnable de ma part de ne pas rester sur tout ça, et de me décider à ne plus me réveiller seule. Ce n’est pas ça qui m’inquiète, mais la manière dont je vais dériver.
Je sais juste maintenant que tout ce que je veux c’est quelqu’un qui me dise qu’il est là et que je ne dois pas m’inquiéter, et à qui je puisse dire la même chose. Quelqu’un qui me rassure parce que je suis névrosée et que je puisse aider en retour, parce que l’empathie c’est ma came et qu'elle aura sans doute raison de moi.